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Raffick Nabee Mohomed, fondateur d’une coopérative : «La recherche d’intérêt n’est pas l’unique façon de faire fructifier l’argent d’une coopérative»

Interview in L’Express: 3 JUN 2015

Language: French


Le fondateur d’Al Barakah, une Multipurpose Cooperative Society opérant selon les principes du financement islamique, soutient qu’un système basé sur les intérêts repose toujours sur des spéculations. D’où les crashs récurrents auxquels on assiste, ajoute-t-il.


Quelle est la différence entre une credit union et une multipurpose cooperative Society ?

Une credit union, aussi connue comme une caisse populaire, est une association de membres qui ont un intérêt en commun, par exemple, des personnes qui travaillent dans un même lieu ou des personnes d’une localité ou d’une communauté. Ce genre d’associations est régi par leCoopérative Act de 2005. Pour bénéficier des services d’une credit union, il faut absolument en être membre et en détenir des actions.

Les activités d’une credit union sont restreintes aux membres uniquement. Ces derniers peuvent y obtenir des prêts à des taux plus avantageux que ceux pratiqués par les banques. Ils peuvent participer à des plans d’épargne et effectuer des dépôts fixes. Il s’agit là du fonctionnement premier d’une telle société. C’est tout un système financier pour les membres de la société. À la fin de chaque année financière, après avoir déduit les coûts courants, le surplus est réparti entre les réserves légales, les fonds de réserve créés par la société (exemple – l’Education & Training Fund). Le reste est distribué aux membres sous forme de dividendes.

Une multi-purpose co-operative society, comme son nom l’indique, a les mêmes avantages qu’une credit union à la différence que les activités sont plus diversifiées. Une société multipurpose a le droit de mettre en place des plans d’activité dans les domaines immobilier et commercial. Une telle société peut également se lancer dans la grande distribution. Le but est de faire fructifier les liquidités en sa possession et pas uniquement en récoltant des intérêts. En bref, les activités d’une multipurpose cooperative society sont plus diversifiées que celles d’une credit union conventionnelle.


Comment fonctionne une Multipurpose Cooperative Society basée sur le financement islamique ?

Une société coopérative qui adopte le système de financement islamique ne fructifie pas sur les intérêts imposés et perçus sur ses opérations. La base même de ce concept est l’interdiction de l’usure (l’intérêt). C’est le mode de financement qui diffère par rapport à celui en cours dans une société conventionnelle. L’imposition d’intérêt n’est pas l’unique façon de faire fructifier l’argent dont dispose une société coopérative. Comment cela fonctionne-t-il ? Si un des membres de la société a besoin d’un prêt immobilier, nous faisons construire la maison, et nous la lui vendons en réalisant une marge de profit. Ceci est valable pour n’importe quel type de prêt que nous proposons. Au lieu de donner directement l’argent au demandeur ou membre, nous achetons le produit, que ce soit un ordinateur, un voyage, un portable, des marchandises ou une voiture. Nous le vendons au demandeur ou membre avec une marge de bénéfice. Le prix, la marge incluse, est payé en versements échelonnés. Derrière chaque transaction, il y a l’activité économique réelle. Il y a un bien concret et tangible. Cela est primordial pour la pérennité de la société et pour éviter tout risque de crash.


Existe-t-il un cas de figure où il est difficile d’aider les membres à monter une activité ?

Bien sûr que non ! Nous avons des plans pour cela. Pour aider à lancer les activités, nous avons d’autres types de financements, plus particulièrement deux types de partenariats. L’un d’entre eux est le financement total. Par exemple, si un de nos membres a un talent quelconque mais n’a pas les moyens de l’exploiter, nous l’aidons à mettre en place un commerce qui l’aidera. Nous apportons le financement, et lui le savoir-faire. Les bénéfices sont partagés entre le membre et la société coopérative. Le deuxième type de financement est un partenariat où les deux parties contribuent au capital. Dans ce cas, le membre y apporte une partie du financement, et nous y apportons notre contribution propre. Les bénéfices sont ainsi partagés par rapport au pourcentage que chacun détient dans le projet.

Nous mettons beaucoup d’accent sur la capacité de financement de nos membres. Cela dans le souci de répondre à leurs besoins tout en mettant en place les moyens devant permettre à l’opération de donner les résultats escomptés.


Finalement quel est l’intérêt de souscrire à une société coopérative qui opère selon les critères de l’Islamic Banking par rapport au système conventionnel ?

Le système basé sur les intérêts repose toujours sur des spéculations. D’où les crashs récurrents auxquels on assiste. Aujourd’hui, plusieurs institutions s’accordent à dire que ce système est l’un des plus viables. Il y a aussi le fait que non seulement les profits sont partagés, mais les pertes aussi. Par exemple, si un des commerces que nous avons aidés ne marche malheureusement pas, le membre ne subit pas les pertes tout seul. La coopérative non plus. De ce fait, les deux parties peuvent se relever plus aisément. Imaginez un instant qu’au lieu d’une coopérative, la personne devait à une banque. En cas de pertes, il devrait rembourser son emprunt tout seul. Dans le cas d’un projet financé selon les critères de l’Islamic Banking, l’emprunteur n’est pas tout seul dans son aventure.


Est-ce donc le facteur qui a poussé Al Barakah, votre Multipurpose Cooperative Society à s’orienter vers le modèle Islamic Banking ?

La société que je gère, existe depuis 1998. C’est à ce moment que des Mauriciens de foi islamique ont commencé à s’intéresser à ce mode de financement qui est conforme aux règles islamiques et plus viables que le système conventionnel. À travers le Cooperative Act, nous avions la possibilité de former une credit union qui, à la fois répondait aux besoins de la législation locale et était dans les limites du financement islamique. Avant de lancer Al Barakah, j’ai étudié la finance islamique. Je suis parti faire un stage à Trinité & Tobago, où ce système de credit union opérait déjà.


Quels sont les services que vous proposez ?

Nous proposons les mêmes facilités que toutes les credits unions, mais nous procédons différemment. Par exemple, nous avons l’achat et la revente de biens.


Vous comptez combien de membres ?

Actuellement, nous comptons plus de 2 200 membres répartis à travers le pays. Nous avons divisé l’île en huit régions. Nous avons un représentant par région. Notre chiffre d’affaires est d’environ Rs 70 millions. En ce qui concerne notre participation à un quelconque projet de financement, nous ne dépassons pas Rs 1 million.


Concrètement, comment cela se passe-t-il pour obtenir un emprunt ?

Comme dans toute coopérative ou credit union, le premier critère est le fait d’être membre. Deuxième critère, il faudra que le membre détienne 25 % en titre du montant qu’il demande à la société. C’est le règlement général de toute credit union. Nous fonctionnons sur la même base. Puis, comme toute institution financière, nous prenons en considération la capacité de remboursement de la personne avant de lui accorder un prêt. Il a aussi besoin de deux garanties, que ce soit pour les sûretés fixes ou flottantes. Au cas où il demande un emprunt pour lancer une activité commerciale, nous évaluons au préalable la faisabilité de son projet.

Chaque demande est soumise à l’approbation d’un Credit Committee. Si elle est approuvée, la demande est soumise au Board qui prendra la décision finale.


Le système de financement islamique serait-il une alternative probable à ces nombreuses sociétés coopératives qui sont dans la tourmente ?

Il est évident que ce choix serait à leur avantage, et ce, pour plusieurs raisons. Avec ce système, il n’est pas possible de perdre des millions. Par exemple dans un système de financement conventionnel, si un membre demande un prêt pour construire une maison mais va le dépenser ailleurs, c’est la société qui en subira les conséquences. Mais avec notre système de fonctionnement, l’argent ne peut être utilisé à d’autres fins car c’est nous qui assurons des paiements des dépenses aux fournisseurs. Même si l’activité concerne celles d’un commerce, nous avons les moyens de veiller au bon fonctionnement de notre système de financement. Pour tous les autres achats, nous procédons de la même manière, donc toute tentative de détournement est neutralisée à la source.


Quelles sont les origines de l’Islamic Banking ?

À Maurice, nous sommes la seule coopérative qui se fonde sur le financement islamique depuis 1998. Cette méthode est de plus en plus répandue à travers le monde, et cela, sur les cinq continents. Ce système a fait son apparition en 1963 en Égypte, dans la bourgade agricole de Mit Ghamr, située dans le delta du Nil, à l’instigation d’un économiste local du nom d’Ahmed al-Naggar, grand admirateur, dit-on, du mouvement coopératif allemand. Depuis la mise en oeuvre du système de financement islamique, aucune société qui a fonctionné sur ce principe n’a connu de crash. Il est intéressant de noter que dans plusieurs pays, avant l’apparition de banques islamiques, ce sont des coopératives qui sont apparues et ont ouvert la voie.


Étant donné que jusqu’ici, votre société est la seule qui utilise le système de financement islamique, pourquoi ce système n’a-t-il pas fait son chemin dans d’autres sociétés coopératives ?

Le problème est le manque de compréhension du système. L’Islamic Banking est assez récent. Il n’a pas suffisamment été vulgarisé. Son application à Maurice dans les coopératives et les credit unions n’est pas courante dans la culture même des gestionnaires des sociétés coopératives. Avec le temps, cela viendra. Il serait souhaitable que le ministère des Coopératives y accorde l’attention et le soutien nécessaires pour sa vulgarisation. Cela pourrait potentiellement contribuer au bon fonctionnement des sociétés coopératives.


Selon vous, d’où viennent les problèmes qui frappent actuellement les «credit unions» ?

Il y a des facteurs souvent négligés comme par exemple la sincérité, l’engagement et l’honnêteté. Les credit unions ou coopératives de la génération précédente n’avaient pas tant de problèmes justement parce que les membres et la direction étaient plus sincères et engagés. Ensuite, il faut savoir qu’une credit union commence petit, avec peu de gens, peu de fonds et peu de connaissances sur la gestion, la comptabilité, entre autres. Mais c’est à travers des credit unions que beaucoup de personnes ont pu avancer dans la vie, surtout ceux qui n’auraient jamais obtenu de prêts bancaires. Une credit union est une initiative qui se consolide au fil des années. C’est là où cela se corse. Plus la société grandit, plus sa direction et sa gestion deviennent difficiles et complexes. C’est peut-être là que débutent les problèmes. Car à ce stade, il faut des connaissances précises pour pouvoir continuer à le gérer. Ce serait bien que le ministère des Coopératives ou même la Banque de Maurice offrent des programmes de formation et des cours avancés aux gérants de credit unions.

Puis, il est nécessaire d’assurer une supervision, même si ce n’est qu’au niveau du ministère. Les sociétés feraient plus attention à leurs activités. Mais il faudrait faire attention à ne pas créer – ni céder à – la psychose. Ce n’est pas parce que quelques sociétés ont des problèmes qu’il faut tout mettre dans le même panier.


Justement, venons-en au rôle du ministère. Ne devrait-il pas s’impliquer davantage dans le but de prévenir les risques potentiels de crash des sociétés coopératives ?

Le ministère a fait ce qu’il fallait. Il faut simplement que cela soit appliqué ! La loi a été amendée. Pour toute société qui gère plus de Rs 20 millions, une licence de la Banque de Maurice est requise. Malheureusement, cette mesure n’est pas encore appliquée. La loi existe, les sociétés ont déjà rempli les formulaires de demande mais, depuis, rien. Les licences ne sont pas encore délivrées, et nous attendons toujours.

 

 
 

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